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Thomas Sankara


 Assassinat de Thomas Sankara : un documentaire évoque la CIA
 La Patrie est morte !
 La mémoire de Thomas Sankara
Assassinat de Thomas Sankara : un documentaire évoque la CIA 

Vingt deux ans après la mort du "Père de la révolution burkinabè", le documentaire d'un journaliste italien évoque une implication des services secrets américains.







Saura-t-on jamais la vérité sur l’assassinat de Thomas Sankara, à Ouagadougou, le 15 octobre 1987 ? Alors que les procédures entamées au Burkina et devant les Nations unies par Mariam Sankara, la veuve de l’ancien président Burkinabè soutenue par un collectif d’avocats, piétinent, de nouveaux et récents témoignages recueillis par le journaliste d’investigation italien Silvestro Montanaro pour la réalisation de son documentaire « Ombres africaines » pourraient relancer le débat.

Ce film, diffusé en trois parties, du 15 au 29 juillet, sur la chaîne italienne Rai 3, tente de décrypter les dernières heures du « Père de la révolution burkinabè » à travers les propos de plusieurs acteurs de l’époque dont les proches du Libérien Charles Taylor.

Sont notamment questionnés :

- Jewel Howard Taylor, sénatrice et ex-femme de Taylor.

- Momo Jiba, actuel général, ex-chef de camp de Taylor

- Cyril Allen, ancien responsable du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), ancien parti de Taylor, actuel président de la Compagnie pétrolière nationale du Liberia.

- Prince Johnson, ancien chef de milice durant la guerre civile libérienne, aujourd’hui sénateur.

- Moses Blah, ancien vice-président du Liberia.

Dans ce reportage, la mort de Thomas Sankara y est décrite dans le détail comme le résultat d’une « intrigue internationale » mêlant la France et la CIA américaine à plusieurs personnalités dont Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré, actuel conseiller personnel à la présidence du Burkina.

Elle révèle également quel rôle Taylor a joué dans ce renversement, et répond à des questions essentielles comme le fait de savoir comment ce dernier, actuellement jugé par le Tribunal Spécial pour la Sierra Léone (TSSL), à La Haye, aux Pays-Bas, a pu s’évader dans les années 1980 de la prison fédérale du Massachusetts, l’une des plus sûres des Etats-Unis.

Selon le documentaire, Charles Taylor aurait été « libéré » par la CIA afin d’appuyer le dessein des Etats-Unis visant à renverser le président en place au Liberia à l’époque, Samuel Doe, mais aussi à infiltrer des mouvements progressistes en Afrique, dont le mouvement sankariste. Une fois débarrassé de Thomas Sankara, le Burkina devait notamment servir de base arrière à la préparation du renversement de Doe.

Les témoignages recueillis contiennent des inexactitudes voire des erreurs grossières. Ainsi Gilbert Diendéré est évoqué sous le nom de « Guengere ».

De la même manière, le reportage affirme que Thomas Sankara aurait été tué par Blaise Compaoré à la tombée de la nuit. Un renversement dont l’organisation aurait été soigneusement planifiée quelques jours auparavant, en Mauritanie, avec la caution d’un émissaire de la France.

Or il est avéré depuis longtemps, et confirmé par son biographe Bruno Jaffré, que le père de la Révolution a été tué en milieu d’après-midi avec douze de ses proches dans l’enceinte du Conseil de l’Entente et qu’à aucun moment l’actuel chef de l'Etat du Burkina, à l’époque le n° 2 de la révolution, était présent sur les lieux.

L’implication de Libériens dans l’assassinat de Sankara est, elle aussi, connue (elle a été confirmée par Prince Johnson lors de son audition par le TSSL). Jamais en revanche les témoignages n’étaient allés aussi loin que dans ce film. Jamais non plus l’implication de la CIA n’avait été abordée par des acteurs de l’époque, tous très proches de Charles Taylor.

A la question de savoir si l’ancien seigneur de guerre est susceptible de parler davantage et d’inquiéter des personnalités lors de son procès, son ex-épouse est tout aussi claire dans ce document : « Oui certainement. J’en suis sûre !».
La Patrie est morte ! 

Discours de Thomas SANKARA à Addis-Abeba, le 29 Juillet 1987, quelques mois avant sa mort.

Au sujet du fonctionnement de l’OUA

C’est pourquoi je voudrais proposer, Monsieur le président, que nous établissions un barème de sanctions pour les chefs d’États qui ne répondent pas présents à l’appel. Faisons en sorte que par un ensemble de points de bonne conduite, ceux qui viennent régulièrement, comme nous par exemple, (rires de l’assistance et regard sage de Yasser Arafat) puissent être soutenus dans certains de leurs efforts. Exemple : les projets que nous soumettons à la BAD, la Banque africaine de développement doivent être affectés d’un coefficient d’africanité (applaudissements). Les moins africains seront pénalisés. Comme cela tout le monde viendra aux réunions ici...

Au sujet de la dette des pays africains

Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par ses origines. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme . Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont colonisés. Ce sont les mêmes qui géraient les États et les économies. Ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et cousins (regards approbateurs de Kenneth Kaunda et attentifs de Samora Machel).

Nous étions étrangers à cette dette, nous ne pouvons donc pas la payer.

La dette, c’est encore les néocolonialistes ou les colonisateurs qui se sont transformés en assistants techniques. En fait, nous devrions dire qui se sont transformés en assassins techniques. Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement, des bailleurs de fonds, un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez d’autres. Ces bailleurs de fonds nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des montages financiers alléchants, des dossiers. Nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus.

Mais la dette, sous sa forme actuelle, contrôlée et dominée par l’impérialisme, est une reconquête savamment organisée, pour que l’Afrique, sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangères, faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. On nous dit de rembourser la dette. Ce n’est pas une question morale, ce n’est point une question de ce prétendu honneur que de rembourser ou de ne pas rembourser.

Monsieur le président, nous avons écouté et applaudi le premier ministre de Norvège lorsqu’elle est intervenue ici même. Elle a dit, elle qui est européenne, que toute la dette ne peut pas être remboursée. Je voudrais simplement la compléter et dire que la dette ne peut pas être remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également.

Ceux qui nous ont amenés...ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme dans un casino. Tant qu’ils gagnaient, il n’y avait point de débat. Maintenant qu’ils ont perdu au jeu, ils nous exigent le remboursement. Et on parle de crise. Non, Monsieur le président, ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue. (Applaudissements)

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé.

On parle du Plan Marshall qui a refait l’Europe économique. Mais l’on ne parle pas du Plan africain qui a permis à l’Europe de faire face aux hordes hitlériennes lorsque leurs économies étaient menacées, leurs stabilités étaient menacées.
Qui a sauvé l’Europe ? C’est l’Afrique.

On en parle très peu. On en parle si peu que nous ne pouvons, nous, être complices de ce silence ingrat. Si les autres ne peuvent pas chanter nos louanges, nous en avons au moins le devoir de dire que nos pères furent courageux et que nos anciens combattants ont sauvé l’Europe et finalement ont permis au monde de se débarrasser du nazisme.

La dette, c’est aussi la conséquence des affrontements. Et lorsque on nous parle aujourd’hui de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite. La crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leurs droits face aux exploiteurs. Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus. Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales qui suffiraient à développer l’Afrique. Il y a crise parce que face à ces richesses individuelles que l’on peut nommer, les masses populaires refusent de vivre dans les ghettos et dans les bas quartiers. Il y a crise parce que les peuples partout refusent d’être dans Soweto face à Johannesburg. Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter.

On nous demande aujourd’hui d’être complices de la recherche d’un équilibre. Équilibre en faveur des tenants du pouvoir financier. Équilibre au détriment de nos masses populaires. Non ! Nous ne pouvons pas être complices. Non ; nous ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de nos peuples. Nous ne pouvons pas les accompagner dans leurs démarches assassines.

Monsieur le président : Nous entendons parler de clubs, club de Rome, club de Paris, club de Partout. Nous entendons parler du groupe des cinq, des sept, du groupe des dix, peut-être du groupe des cent, que sais-je encore ? Il est normal que nous créons notre club et notre groupe. Faisons en sorte que dès aujourd’hui Addis-Abeba devienne également le siège, le centre d’ou partira le souffle nouveau : Le Club d’Addis-Abeba.

Nous avons le devoir aujourd’hui de créer le front uni du Club d’Addis-Abeba contre la dette. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons dire aux autres, qu’en refusant de payer, nous ne venons pas dans une démarche belliqueuse mais au contraire dans une démarche fraternelle pour dire ce qui est. Du reste les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Mais Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun. Donc notre club parti d’Addis-Abeba devra également dire aux uns et aux autres que la dette ne saura être payée. Quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n’est point que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. Nous estimons que nous n’avons pas la même morale que les autres. Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale.

La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité. Il faudra qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran. (Applaudissements) Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle de dignité. Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle du mérite de ceux qui paient et de perte de confiance vis-à-vis de ceux qui ne paieraient pas. Nous devons au contraire dire que c’est normal aujourd’hui. Nous devons au contraire reconnaître que les plus grands voleurs sont les plus riches. Un pauvre quand il vole ne commet qu’un larcin, une peccadille tout juste pour survivre et par nécessité. Les riches, ce sont eux qui volent le fisc, les douanes et qui exploitent les peuples.

Monsieur le président, ma proposition ne vise pas tout simplement à provoquer ou à faire du spectacle. Je voudrais dire ce que chacun de nous pense et souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit purement et simplement effacée ? Celui qui ne le souhaite pas, il peut sortir, prendre son avion et aller tout de suite à la banque mondiale payer. Nous tous le souhaitons. (rires et applaudissements)

Ma proposition n’est pas non plus... Je ne voudrais pas qu’on prenne la proposition du Burkina Faso comme celle qui viendrait de la part de jeunes sans maturité, sans expérience. Je ne voudrais pas non plus qu’on pense qu’il n’y a que des révolutionnaires à parler de cette façon. Je voudrais qu’on admette simplement que c’est l’objectivité et l’obligation. Et je peux citer, dans les exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la dette, des révolutionnaires, comme des non révolutionnaires, des jeunes comme des vieux. Je citerai par exemple, Fidel Castro a déjà dit de ne pas payer, il n’a pas mon age, même s’il est révolutionnaire. Mais je pourrais citer également François Mitterrand qui a dit que les pays africains ne pouvaient pas payer, les pays pauvres ne peuvent pas payer. Je pourrais citer madame le premier ministre...je ne connais pas son age et je m’en voudrais de le lui demander. Mais...(rires) c’est un exemple. Je voudrais citer également Félix Houphouët Boigny, il n’a pas mon age. Cependant il a déclaré officiellement et publiquement, du moins pour ce qui concerne son pays, la Côte d’Ivoire ne peut pas payer. Or, la Côte d’ivoire est classée parmi les pays les plus aisés d’Afrique, au moins d’Afrique francophone. C’est pourquoi il est normal qu’elle paye plus, en contribution, ici (éclats de rires).

Mais, Monsieur le Président, ce n’est donc pas de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire clairement que nous ne pouvons pas payer le dette, non pas dans un esprit belliqueux, belliciste, ceci, pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serais pas là à la prochaine conférence. Par contre, avec le soutien de tous, dont j’ai besoin, (applaudissements) avec le soutien de tous, nous pourrons éviter de payer. Et en évitant de payer nous pourrons consacrer nos maigres ressources à notre développement.
Et je voudrais terminer en disant que chaque fois qu’un pays africain achète une arme, c’est contre un Africain.

Ce n’est pas contre un Européen, ce n’est pas contre un Asiatique, c’est contre un Africain. Par conséquent nous devons également dans la lancée de la résolution de la question de la dette trouver une solution au problème de l’armement. Je suis militaire et je porte une arme. Mais Monsieur le président, je voudrais que nous nous désarmions. Parce que moi je porte l’unique arme que je possède, d’autres ont camouflé les armes qu’ils ont. (rires et applaudissement)

Alors, chers frères, avec le soutien de tous, nous pourrons faire la paix chez nous. Nous pourrons également utiliser ses immenses potentialités pour développer l’Afrique parce que notre sol et notre sous-sol sont riches. Nous avons suffisamment de bras et nous avons un marché immense, très vaste du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Nous avons suffisamment de capacité intellectuelle pour créer ou tout au moins prendre la technologie et la science partout où nous pourrons les trouver.

Monsieur le président, faisons en sorte que nous mettions au point ce front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Faisons en sorte que ce soit à partir d’Addis-Abeba que nous décidions de limiter la course aux armements entre pays faibles et pauvres. Les gourdins et les coutelas que nous achetons sont inutiles. Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains : produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour habiller les Burkinabé. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne de l’Europe ou de l’Amérique. (applaudissements) Je ne fais pas un défilé de mode mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne .

Je vous remercie, Monsieur le président.

La patrie ou la mort, nous vaincrons. (applaudissements nourris)

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La mémoire de Thomas Sankara 

Le destin tragique de Thomas Sankara est lié au combat pour l’avènement d’une démocratie sociale. Ce combat ne pouvait plaire à la "Mafiafrique" composée des groupes d’affairistes et leurs collaborateurs qui gouvernent l’Afrique. Alors, il fallut l’exterminer. On trouva le bras armé dans les relais locaux et la machine se mit en branle. Retour sur les causes d’un jeudi macabre.

« A la faveur des méandres de l’histoire, cet autocrate s’est hissé à la tête de notre Révolution pour mieux l’étouffer de l’intérieur. Cette haute trahison s’est illustrée par le bafouement de tous les principes organisationnels, les reniements divers des nobles objectifs de la RDP (Révolution démocratique et populaire), la personnalisation du pouvoir, la vision mystique, quant aux solutions à apporter aux problèmes concrets des masses, toutes choses qui ont engendré la démobilisation au sein du peuple militant.”. Extrait de la Proclamation du 15 Octobre 1987.

“Peuple du Burkina Faso, l’accélération de l’histoire fait souvent défiler les événements à une allure telle que la maîtrise par l’homme des faits devient impossible, rendant celui-ci artisan de situations non désirées. Les instants tragiques que nous avons vécu le 15 octobre courant font partie de ce type d’événements exceptionnels que nous fournit souvent l’histoire des peuples. En tant que révolutionnaires, nous devions avec courage assumer nos responsabilités. Nous l’avons fait à travers la proclamation du front populaire. Nous continuerons à le faire sans faille et avec détermination pour le triomphe des objectifs de la Révolution d’août. Ce dénouement brutal nous choque tous en tant qu’êtres humains et moi plus que quiconque pour avoir été son compagnon d’armes, mieux, son ami. Aussi, pour nous, il reste un camarade révolutionnaire qui s’est trompé. » In Message à la nation du président du front populaire, le camarade capitaine Blaise Compaoré le 19 octobre 1987.

Le jeudi 15 octobre 1987, le processus de la Révolution démocratique et populaire qui avait cours au Burkina était brutalement arrêté sur le coup de 16 heures. Dans l’après midi de ce jeudi là, plus d’un militant de la RDP a été atteint d’une stupeur indicible. Après la pétarade des kalachnikov qui a duré toute la soirée, la proclamation signée d’un front populaire est tombée drue comme une pluie mêlée de grêle, surprenant de la même façon certains militants de la RDP tout comme ceux qui ne trouvaient pas d’intérêt à la Révolution et se tenaient à distance d’elle.

Depuis un certain temps, on savait qu’une crise grave minait le Conseil national de la révolution (CNR). Ses principaux dirigeants, jadis unis, n’arrivaient plus à s’entendre sur l’orientation et la stratégie d’action. Les quatres chefs historiques (Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Boukary Lingani, Henri Zongo) de la RDP paraissaient de plus en plus « trop nombreux » pour diriger le mouvement révolutionnaire.

Mais la grave crise qui secouait les dirigeants de la RDP restera en grande partie cachée aux militants de base, à tel point qu’ils seront surpris par l’ampleur et la brutalité du dénouement du 15 octobre. Aussi, beaucoup de militants sincères regrettent-t-ils encore aujourd’hui, le dénouement du 15 octobre tel qu’il s’est présenté, se disant que les instances où des débats d’idées auraient dû se tenir ne manquaient pas pour que l’on en arrive là. Mais ceux qui ont fait le coup couraient un risque important en laissant la parole à Thomas Sankara dans quelque cadre de concertation que ce fût, car il avait une telle force d’argumentation qu’il en serait sorti peut-être « victorieux ».

C’est cette même capacité de persuasion qui aboutissait à certaines décisions, jugées à posteriori « spontanéistes, volontaristes » alors qu’en son temps, il n’y eut pas de critiques conséquentes. Et c’est ce même trait de personnalité du défunt président qui sauva la tête de plus d’une personne que de proches collaborateurs voulaient une fois de plus sacrifier sur l’autel de la contre- révolution.

En fait, il faut convenir d’une chose : le 15 octobre et la rectification sont intervenus précisément parce que les camarades qui avaient commencé la RDP avec Thomas Sankara, étaient essoufflés (déjà) et qu’ils ne se sentaient ni la force ni l’âme de continuer. Et comme les adversaires du processus existaient et étaient influents, tant en dehors que dans les rangs même des révolutionnaires, ils n’ont pas eu de la peine à rallier à eux tout un monde pour contrebalancer la RDP. La raison toute trouvée de la « trahison de la voie initiale » a été vite évoquée.

Or le capitaine Thomas Sankara a été le premier à se rendre compte de la nécessaire démocratisation du processus, lui qui professait en août 1987 à Bobo Dioulasso qu’il « fallait au Burkina, un peuple de convaincus et non un peuple de vaincus, de soumis qui subissent leur destin ». Il avait commencé ainsi la véritable " rectification " de la RDP marquée du reste par l’élargissement de plusieurs détenus politiques et de droit commun. Les sanctionnés à tort retrouvaient la possibilité de reprendre leur carrière.

Mais cette politique initiée par Thomas Sankara a vite été « court-circuitée » par le 15 octobre et revendiquée par le front populaire. Il fallait laisser l’image d’un Sankara fermé et hostile aux ouvertures. Aussi, les choses s’accélérèrent très vite après le discours de « réconciliation » d’août 87 à Bobo Dioulasso où Sankara disait notamment : « Dans le proche passé, nous avons parfois commis des erreurs. Cela ne devra plus se produire sur la terre sacrée du Faso. Il doit y avoir de la place dans le cœur de chacun de nous pour ceux qui ne sont pas encore parfaitement en harmonie avec le discours d’orientation politique et les objectifs de notre plan quinquennal. Ce sera à nous d’aller à eux et de les gagner à la cause révolutionnaire du peuple… Nous devons préférer un pas ensemble avec le peuple plutôt que de faire dix pas sans le peuple ». (In Thomas Sankara, oser inventer l’avenir p.264 Ed Pathfinder et l’harmattan 1991).

Après ce discours, il fallait se dépêcher d’arriver au pouvoir, car laisser le temps à Thomas Sankara d’amorcer réellement la démocratisation de la RDP, ce serait se priver de prétexte justificatif d’un coup d’Etat. La commémoration du discours du 2 octobre à Tenkodogo sera l’occasion pour les comploteurs d’accélérer leurs manœuvres de liquidation de la révolution et d’entreprendre ce faisant, le 15 octobre 1987.

La crise qui prévalait depuis un certain temps sur le terrain politique a gagné, comme à l’accoutumée le terrain militaire, et il fallait dès lors que les armes parlent pour la dénouer. Telle a toujours été la tactique des hommes politiques au Burkina Faso. Ils créent une pourriture qui oblige les militaires à intervenir. Dans le cas du CNR, il faut y ajouter le fait que la rigueur prônée n’était pas du goût de tout le monde, notamment de certains commandos, artisans du coup d’Etat révolutionnaire du 4 Août 1983 . Ceux-ci revendiquaient avec insistance une bonne part du gâteau. Chose à laquelle Thomas Sankara aurait opposé une constante fin de non recevoir, arguant que le militaire doit « vivre avec les masses » et prônant « un quart de poulet par jour et par militaire ». C’était mal connaître ceux-là qui revendiquaient qui une villa, qui un galon afin de jouir du fruit du risque encouru dans la nuit du 4 Août. Il nous revient à cet effet que ces derniers lors des réunions régulières avec leur chef posaient constamment cette doléance. Ce à quoi le chef en question répondait qu’il n’y voyait pas d’inconvénient mais que « c’est Sankara qui s’oppose ». Les miliaires répliquaient : « pourquoi ne l’enlève-t-on pas ? ». A force de se répéter tous les jours, on finit par « enlever » Thom’ Sank le 15 octobre 1987.

Que s’est - il passé ce jour là ?

Gilbert Diendéré déclare, dans « Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè » de Ludo Martens, aux pages 65 et 66 : « le 15 octobre donc, à la réunion des officiers, des éléments du palais ont accusé les militaires de Pô d’être venus pour tramer un complot . L’atmosphère a chauffé. Nous nous sommes séparés sans qu’un accord soit réalisé. Il paraît qu’au même moment, une autre réunion se tenait à la présidence, à laquelle Sigué et d’autres chefs de corps assistaient. Mais le registre de la présidence a disparu après le 15.

Comme les soldats de la garde présidentielle appartiennent à notre bataillon, tous n’étaient pas partisans de l’affrontement. Ainsi le chauffeur de Sankara, le caporal Der et d’autres sont venus nous prévenir que Compaoré, Lingani et Zongo seraient arrêtés ce soir. Pendant la réunion de l’OMR (ndlr : Organisation militaire révolutionnaire), le conseil serait encerclé par les troupes de la FIMATS (ndlr : Forces d’intervention du ministère de l’administration territoriale et de la sécurité) et de l’ETIR (ndlr : Escadron du transport et d’intervention rapide). Un groupe de militaires devrait mettre les trois en état d’arrestation, tandis que le gros des forces devrait se tenir prêt à toute éventualité.

Bien qu’on ne nous eût pas exactement parlé de liquider les trois, nous étions convaincus qu’une tuerie ne pourrait être évitée. Les trois ne se laisseraient pas prendre sans réagir et des hommes comme Sigué et Koama n’hésiteraient pas une seconde à les descendre. Notre réaction a été qu’il fallait arrêter Sankara avant que l’irréparable ne se produise. La décision a été prise dans un climat général d’inquiétude proche de la panique. Nous n’avions pas vraiment le choix.

Nous n’avons jamais pu croire que Sankara allait s’en prendre à ses trois compagnons. Blaise était à la maison, malade. Nous n’avons pas voulu le prévenir parce que nous savions qu’il ne serait pas d’accord pour arrêter Sankara. C’était une décision grave, mais il faut s’imaginer la panique qui régnait à ce moment parmi nos soldats.

Nous savions que Sankara avait une réunion au conseil à seize heures et nous avons décidé d’aller l’arrêter là-bas…

Peu après seize heures, la Peugeot 205 de Sankara et une voiture de sa garde sont arrivées devant la porte du pavillon ; une deuxième voiture de la garde est allée stationner un peu plus loin. Nous avons encerclé les voitures. Sankara était en tenue de sport. Il tenait comme toujours son arme, un pistolet automatique, à la main. Il a immédiatement tiré et tué un des nôtres. A ce moment, tous les hommes se sont déchaînés, tout le monde a fait feu et la situation a échappé à tout contrôle … Après les événements, j’ai téléphoné à la maison de Blaise pour le mettre au courant. Quant il est arrivé, il était fort découragé et mécontent, surtout quand il a constaté qu’il y avait treize morts ».

Le coup a été donc fait à l’insu de Blaise Compaoré !

Ce dernier d’ailleurs, déclare dans le livre précité à la page 67 : « lorsque je suis arrivé au Conseil de l’entente après la fusillade et que j’ai vu le corps de Thomas à terre, j’ai failli avoir une réaction très violente contre ses auteurs. Cela aurait sans doute été un carnage monstre dont je ne serais certainement pas sorti vivant. Mais quand les soldats m’ont fourni les détails de l’affaire, j’ai été découragé, dégoûté. Je suis resté prostré pendant au moins vingt-quatre heures …

Quand j’ai demandé à mes hommes pourquoi ils avaient arrêté Sankara sans me le dire, ils m’ont répondu que s’ils l’avaient fait, j’aurais refusé. Et c’est vrai. Je savais que mon camp politique était fort. Thomas ne contrôlait plus l’Etat. Je n’avais pas besoin de faire un coup d’Etat. Mais, mes hommes ont pris peur quand ils ont appris, l’après- midi, que nous devions être arrêtés à vingt heures ».

Et pourtant !

Le « Matin de Paris » en date du 27 octobre 1987, repris dans « Il s’appelait Sankara » de Sennen A. cite le témoignage d’un élément commando qui dit : « Le Lieutenant nous a prévenu le matin seulement de nous préparer pour anéantir le président parce que maintenant, il était insupportable. Blaise le connaît mieux que quiconque : il sait que même si on allait l’enfermer, il allait sortir par un trou de fourmi ».

Et pourtant !

En vérité, ce jour-là, Thomas Sankara se trouvait en réunion de travail avec quelques-uns de ses collaborateurs dans une salle au Conseil. A 70 mètres de là, toujours dans le Conseil, une 504 blanche démarra. A son bord, 7 personnes. Le véhicule arrive sur le lieu de la réunion. Les quelques éléments de la garde devant la salle ne s’en inquiètent pas outre mesure, parce que ce sont leurs collègues. Le véhicule se gare, en descendant : K.Y ; O.A.O ; N.N ; N.W ; O.N ; T. ; K.M. Ils ouvrent le feu immédiatement. Un gendarme et deux chauffeurs sont fauchés. Ils s’écroulent.

Thomas Sankara dans la salle où il se trouve entend la fusillade et se lève, son pistolet à la main et dit à ses collaborateurs : « Restez, restez, c’est moi qu’ils veulent » !". A peine a-t-il franchi la porte qu’il est pris par la mitraille nourrie d’un des "anéantisseurs". Il s’écroule. S’arrête-t-on là ? Non. Les assaillants rentrent dans la salle et exécutent ses collaborateurs.

Bref, supposons -difficilement- que la thèse qui veut que le capitaine Blaise ait été mis devant le fait accompli soit vraie. Cela le disculperait-il pour autant ? N’aurait-il pas été de façon indirecte à la base des événements tragiques du 15 octobre ? N’en est-il pas le grand bénéficiaire ? L’homme, s’il n’a jamais eu vraiment soif du pouvoir comme il le prétend, laisse tout de même sceptique l’observateur de la scène politique burkinabè. En effet, après le 15 octobre, il a prouvé que le pouvoir ne se partage pas. L’apprendra à son dépend toute la cohorte d’intellectuels qui constituait le « comité insurrectionnel » qui a préparé psychologiquement l’avènement du 15 octobre par une série de tracts orduriers et d’intrigues de bas étage. L’apprendront à leur dépend le commandant Boukary Lingani et le capitaine Henri Zongo.

Aujourd’hui 20 ans après que retenir ? Au- delà de toute rhétorique « dialecticienne », Sankara est mort pour avoir été un paquet de convictions patriotiques et progressistes mais aussi pour avoir empêché de par la synergie entre sa théorie et sa praxis, certains de ces camarades civils comme militaires de manger goulûment, de boire frais et pétillant, de roter gras, de dormir mou et de se la couler royalement au détriment de leur peuple.

L’Homme

Quand l’Homme est venu, son pays était une "synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité". Ainsi son pays détenait un triste palmarès :
- Record mondial de mortalité infantile
- Balance agricole constamment négative
- Balance commerciale permanemment déficitaire
- Dette publique extrêmement élevée

L’Homme voulut faire de son pays une terre de dignité et de liberté. Alors courageusement, il sut redéfinir la somme du possible et du pensable par laquelle le développement d’un pays comptant parmi les plus démunis du monde pouvait être envisagé. Partant de l’évidence que le sous-développement et la dépendance ne pourraient trouver d’issue sans l’intégration des habituels exclus du jeu social : les paysans, les femmes et les jeunes, l’Homme s’engagea dans un processus de transformation social progressiste et progressif.

Sa révolution ?

Simple : travailler plus, dépenser moins et mieux, et produire plus en se préoccupant des besoins prioritaires de son pays ! Il le dit lui-même : " Notre révolution est et doit être permanente, l’action collective des révolutionnaires pour transformer la réalité et améliorer la situation concrète des masses de notre pays. Notre révolution n’aura de valeur que si en regardant derrière nous, en regardant à nos côtés et en regardant devant nous, nous pouvons dire que les Burkinabé sont, grâce à la révolution, un peu plus heureux, parce qu’ils ont de l’eau saine à boire, parce qu’ils ont une alimentation abondante, suffisante, parce qu’ils ont une santé resplendissante, parce qu’ils ont l’éducation, parce qu’ils ont des logements décents parce qu’ils sont mieux vêtus, parce qu’ils ont droit aux loisirs ; parce qu’ils ont l’occasion de jouir de plus de liberté, de plus de démocratie, de plus de dignité. Notre révolution n’aura de raison d’être que si elle peut répondre concrètement à ces questions. "

L’Homme, qui faisait ce qu’il dit et disait ce qu’il fait, décida de trouver des solutions adaptées aux questions existentielles précitées. Il s’engagea à la fois sur plusieurs chantiers :
- L’orientation économique en fonction des nécessités et des besoins réels du peuple et non selon les impératifs et les intérêts de l’économie capitaliste mondiale
- La réforme agraire par laquelle la terre appartient à celui qui la cultive
- La réforme administrative pour assurer une bonne gouvernance
- La libération de la femme par la participation à la vie politique et économique, la lutte contre la prostitution, l’adoption d’un code de la famille, l’interdiction de l’excision…
- La protection de l’environnement par la lutte contre la désertification
- Etc.

En quelques années, l’Homme fit faire à son pays un bond qualitatif. Mais il restait conscient que les questions essentielles de son peuple étaient celle de tout son continent et de tous les peuples exploités et opprimés. Panafricaniste et anti-mondialiste, il su devenir la voix des sans voix. Rigueur morale... Intégrité... Naïveté… Courage suprême. La félonie eût raison de l’Homme. Par un après midi, l’Homme fut fauché par des balles assassines.

L’Homme est tombé, mais il avait eu le temps de semer la graine et l’arroser de son sang ; il avait eu le temps d’enlever un maillon de la chaîne libérant ainsi les opprimés, la jeunesse africaine. Il aura été un précurseur d’une politique alternative à la dépendance et à l’asservissement que les institutions économiques mondiales continuent d’encourager par leur modèle de développement fondé sur l’endettement. Mais plus important, l’Homme aura contribuer à faire comprendre à son peuple et à tous les opprimés qu’il ne peut y avoir d’alternative crédible venant d’ailleurs pour les sauver. C’est en comptant d’abord sur eux-mêmes, sur leurs capacité intrinsèques à " oser inventer l’avenir " qu’ils trouveront les clés de leur développement et de leur liberté.

Aujourd’hui, en chacun de nos mouvements pour l’épanouissement social, politique et culturel, l’Homme vit en nous. L’Homme restera à jamais gravé dans la conscience collective. Et, son exemple servira toujours de bréviaire aux combattants de la libération humaine.

L’Homme s’appelait Thomas Sankara.

* Chériff Sy est le directeur de publication de Bendre, un hebdomadaire paraissant au Burkina Faso

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