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Ibn Khaldoun


De son nom complet Abu Zayd 'Abd ar-Rahmān Ibn Muhammad Ibn Khālid al-Hadramī, né le 27 mai 1332 à Tunis et mort le 17 mars 1406 au Caire1, est un historien, philosophe et homme politique d'Ifriqiya. Sa façon d'analyser les changements sociaux qu'il a observé dans sa culture lui vaut d'être considéré comme étant à l'avant-garde de la sociologie1. C'est surtout un historien de premier plan auquel on doit des Prolégomènes à l'histoire universelle et Le Livre des exemples ou Livre des considérations sur l'histoire des Arabes, des Persans et des Berbères, deux ouvrages résolument modernes dans leur méthodologie, Ibn Khaldoun insistant sur l'importance des sources et de leur vérification.
Sa vie se déroule dans une époque trouble marquée par l'apparition de la peste noire et par d'incessantes luttes dynastiques en Afrique du Nord : les Mérinides contrôlent le Maroc à la suite de la chute des Almohades, les Abdalwadides dominent l'ouest de l'Algérie alors que les Hafsides tiennent l'est de l'Algérie, la Tunisie et la Cyrénaïque. Ces trois dynasties combattent pour l'hégémonie en Afrique du Nord tout en étant sous la menace constante d'incursions de tribus berbères vivant près de leurs frontières respectives.

La vie d'Ibn Khaldoun est extraordinairement bien documentée pour son époque : ce dernier laisse en effet une autobiographie dans laquelle il cite de nombreuses informations concernant sa vie publique. Toutefois, il se montre bien plus avare quant à sa vie privée. La biographie d'Ibn Khaldoun, où son auteur se retrouve successivement en prison, parmi les hauts fonctionnaires puis en exil, se lit par endroits comme un roman d'aventure.
Ibn Khaldoun est issu d'une famille noble, les Banu Khaldoun, qui vécut à Séville (Andalousie) pendant plusieurs générations. Dans son autobiographie, il retrace son ascendance en remontant jusqu'à l'époque du prophète Mahomet et découvre qu'il est issu d'une branche arabo-yémenite de la région de l'Hadramaout1 qui s'est déplacée en Espagne au début de la conquête musulmane (VIIIe siècle). Sa famille, qui compte en Andalousie de nombreux hauts fonctionnaires, émigre à Ceuta au début de la reconquête vers le milieu du XIIIe siècle1. Certains membres de sa famille obtiennent des fonctions politiques au sein de la dynastie hafside — son arrière-grand-père est ministre des finances1 — sous le règne de l'émir Abû Zakariyâ' Yahyâ. Cependant, le père et le grand-père d'Ibn Khaldoun se retirent de la vie politique et rejoignent une tariqa.
Ibn Khaldoun avait un frère, Yahya Ibn Khaldoun, qui vivait sous le règne du souverain abdalwadide de Tlemcen, Abou Hammou Moussa II ; il a écrit un ouvrage qui décrit la dynastie de ce dernier2. Rachid Bellil, écrivain algérien, l'évoque dans son livre sur les oasis du Gourara3.
Le fait d'appartenir à une famille de haut rang permet à Ibn Khaldoun de faire ses études auprès des plus grands maîtres de l'Afrique du Nord de son temps. Il reçoit une éducation arabe classique et étudie de manière approfondie la langue arabe, base nécessaire à la compréhension du Coran, des hadiths, du droit et de la jurisprudence islamique. Le mystique, mathématicien et philosophe Abû Abdallah Muhammad Al-Abuli l'introduit aux mathématiques, à la logique et à la philosophie1. Il étudie notamment les travaux d'Averroès, d'Avicenne, d'Abu Bakr Mohammad Ibn Zakariya al-Razi et de Nasir ad-Din at-Tusi. À l'âge de 17 ans, une épidémie de peste noire lui ravit son père, quelques membres de sa famille et certains de ses professeurs1.
Suivant la tradition familiale, Ibn Khaldoun aspire à une carrière politique. Dans le contexte nord-africain d'une répartition des pouvoirs et de souverains toujours changeants, cela signifie réussir un jeu d'équilibre, savoir former des alliances et revenir sur ses loyautés au bon moment afin de ne pas être emporté par le déclin de règnes parfois très brefs.
Premières années
Après avoir entretenu en 1347 de bonnes relations avec la cour mérinide, lors de l'occupation de Tunis par Abu al-Hasan ben Uthman, il commence véritablement sa carrière politique en 13501, à l'âge de 18 ans, en tant que garde du sceau auprès d'Ibn Tafragin qui est lui-même au service du sultan Abû Ishâq Ibrâhîm.
Fès
Trois ans plus tard, en 1353, il se rallie à la cause d'un prince hafside dissident avant d'aller rejoindre, au bout d'un an, la cour du sultan de Fès. À cette époque, il vit et travaille à proximité de la médersa Bou 'Inania, l'un des plus beaux exemples d'architecture marocaine. Durant son séjour, il a l'occasion de fréquenter les grands maîtres de l'Université Quaraouiyine et d'y compléter sa formation scientifique1. À la cour, sa tâche consiste à ajouter aux documents officiels les formules d'introduction d'usage en calligraphie. Le souverain mérinide, Abu Inan Faris, lui offre par la suite un poste de scribe chargé des proclamations royales, ce qui n'empêche pas une défaveur brutale et une peine de prison qu'Ibn Khaldoun explique par une intrigue de cour due à la jalousie :
« Depuis quelque temps une liaison s'était formée entre moi et le prince hafside Abou Abd Allah Mohammed, ex-émir de Bougie, qui, se rappelant le dévouement de mes aïeux à sa famille, m'avait admis dans sa société intime. Comme je négligeai les précautions que l'on doit prendre en pareil cas, je m'attirai la colère du sultan. Plusieurs individus, jaloux de ma haute fortune, lui avaient adressé des rapports dans lesquels ils prétendaient que le prince hafside voulait s'enfuir à Bougie et que je m'étais engagé à faciliter son évasion dans l'espoir et avec l'assurance de devenir son premier ministre. Il me fit donc arrêter, maltraiter et emprisonner. L'ex-émir, qu'il priva aussi de la liberté, fut relâché bientôt après ; mais ma détention se prolongea jusqu'à la mort du sultan, événement qui eut lieu environ deux années plus tard. »
De 1357 à la mort d'Abu Inan Faris, il passe vingt-deux mois en prison et doit sa liberté à El Hacen Ibn Omar, vizir et régent de l'empire. Lors des luttes dynastiques qui suivent le décès du monarque, Ibn Khaldoun soutient Abû Salîm Ibrâhîm, l'oncle de l'héritier légitime. Une fois arrivé au pouvoir, Abû Salîm Ibrâhîm lui offre une fonction de secrétaire d'État et directeur de la chancellerie4, première position correspondant aux attentes d'Ibn Khaldoun.
Hélas, Abû Salîm Ibrâhîm est renversé, en 1361, par Tachfîn, ami d'Ibn Khaldoun, mais ce dernier n'obtient du nouveau souverain aucune fonction importante. Dans le même temps, Tachfîn parvient à empêcher Ibn Khaldoun, dont il ne connaît que trop bien les capacités politiques, de rejoindre les Abdalwadides à Tlemcen.
Grenade
Poussé par un besoin d'action, Ibn Khaldoun décide alors de partir pour Grenade à l'automne 1362. Il est certain d'y recevoir un accueil chaleureux, ayant aidé le sultan nasride Muhammad V al-Ghanî à reprendre le pouvoir lors de son exil à Fès. En 1364, le sultan lui confie une mission diplomatique auprès de Pierre Ier de Castille afin de conclure un traité de paix. Ibn Khaldoun accomplit cette tâche avec succès. Pierre Ier lui propose alors la restitution des possessions espagnoles de sa famille et l'invite à rester à sa cour. Toutefois, Ibn Khaldoun refuse poliment l'offre. À Grenade, Ibn Khaldoun entre cependant rapidement en concurrence avec l'écrivain Ibn al-Khatib5, le vizir de Muhammad V al-Ghanî, qui observe d'un œil méfiant ses relations étroites avec le sultan.
Retournements d'alliances
De retour en Afrique du Nord, Ibn Khaldoun accepte avec joie l'invitation du sultan hafside Abû `Abd Allâh de Bougie qui lui propose de devenir son grand vizir. Pendant cette période, il lui incombe également la charge de lever des impôts auprès des tribus berbères locales alors qu'il assure les fonctions de prédicateur à la grande mosquée d'El Qacaba.
Après la mort d'Abû `Abd Allâh en 1366, la ville de Bougie tombe entre les mains du souverain hafside de Constantine Abû al-`Abbâs. Ibn Khaldoun prend alors la fuite et se réfugie chez le sultan abdalwadide Abou Hammou Moussa II de Tlemcen qui le charge alors de se rendre à Biskra en vue de lui recruter les soldats parmi les tribus arabes des Dhawawidas. En 1370, il regagne Tlemcen alors qu'une guerre éclate entre Fès et Tlemcen. Ibn Khaldoun souhaitant retourner à Biskra est arrêté par des soldats mérinides lancés à sa poursuite. Il sauve alors sa tête en acceptant de se rendre une fois encore à Biskra pour y recruter des combattants pour le compte des Mérinides. En 1372, Abou Hammou Moussa II reconquiert le pouvoir et lance ses partisans à la recherche d'Ibn Khaldoun dont il veut se venger. Celui-ci parvient à rejoindre Fès, où la situation est confuse, mais se retrouve en prison. Il n'y restera pas longtemps grâce à l'intervention de son ami le prince de Marrakech. En 1374, il décide de s'embarquer pour Grenade, Muhammad V al-Ghanî se débarrassant toutefois de lui en le faisant débarquer au port de Honein et en le livrant ainsi à la merci d'Abou Hammou Moussa II. Les talents politiques d'Ibn Khaldoun, notamment avec les tribus berbères, sont de plus en plus demandés par les souverains d'Afrique du Nord alors qu'il est lui-même fatigué par la politique et les changements de camp constants. Envoyé par Abou Hammou Moussa II en mission auprès de la tribu Dawawida, il se réfugie parmi la tribu berbère des Aulad Arif. Il vit pendant trois ans sous leur protection dans la forteresse d'Ibn Salama1 (située sur un piton à proximité de Taghazout aux environs de Frenda). C'est pendant cette période, de 1374 à 1377, qu'il rédige la Muqaddima, introduction de son projet d'histoire universelle1. Cependant, il lui manque la littérature nécessaire à l'achèvement de son œuvre.
C'est ainsi qu'en 1378 Ibn Khaldoun retourne à Tunis afin d'y rédiger son histoire universelle, Le Livre des exemples ou Kitab al-Ibar. Abû al-`Abbâs, ayant entre-temps conquis Tunis, reprend Ibn Khaldoun à son service mais leur relation reste tendue. Abû al-`Abbâs doute de la loyauté d'Ibn Khaldoun qui lui a certes offert un exemplaire de l'histoire universelle qu'il a achevé mais qui y a omis l'habituel panégyrique du souverain. Ibn Khaldoun en profite par aller enseigner à l'Université Zitouna où ses cours rencontrent un immense succès, ce qui n'est pas sans éveiller la jalousie de certains de ses condisciples dont Ibn Arafa1. Sous prétexte de vouloir entreprendre son pèlerinage à La Mecque, une requête qu'aucun souverain islamique ne peut refuser, Ibn Khaldoun obtient l'autorisation de quitter Tunis et de s'embarquer pour Alexandrie.
Dernières années
En comparaison du Maghreb, Ibn Khaldoun se sent bien en Égypte. Tandis que toutes les autres régions islamiques sont engagées dans des guerres de frontière et des luttes intestines, l'Égypte jouit sous le règne des mamelouks d'une période de prospérité économique et culturelle. Mais même en Égypte, où il passera le reste de sa vie, il ne parvient pas à se détacher complètement de la politique. En 1384, le sultan Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq le nomme professeur de la médersa El Qamhiyya et grand cadi de l'école malékite6. Son attitude réformatrice rencontre toutefois des oppositions1 et il est contraint dès la première année d'abandonner sa fonction de juge. Mis à part ces pressions, le revers de fortune qu'il subit en 1384 peut également avoir joué un rôle dans sa décision de démissionner. Le navire censé transporter sa famille jusqu'au Caire s'échoue près de la côte d'Alexandrie et il perd ainsi sa femme et la plupart de ses enfants1. Par ailleurs, sa position à la cour du sultan étant remise en question, il se retire sur ses terres près de l'oasis de Fayoum. En 1387, il décide d'entreprendre le pèlerinage vers La Mecque où il passe également quelque temps dans les bibliothèques (ses Prolégomènes relatent la fin de celle d'Alexandrie). En mai 1388, Ibn Khaldoun se concentre encore plus sur son activité d'enseignement qu'il effectue dans diverses médrasas du Caire et à l'Université al-Azhar. Il tombe momentanément en disgrâce auprès de la cour pour avoir, lors d'une révolte contre Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq, rédigé avec d'autres juristes du Caire une fatwa contre le sultan. Par la suite, ses relations avec le sultan se normalisent et il est à nouveau nommé au poste de cadi. Il sera en tout nommé six fois à cette haute fonction qu'il ne conservera jamais longtemps pour des raisons très différentes.
Sous le règne de An-Nâsir Faraj ben Barquq, fils et successeur de Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq, Ibn Khaldoun prend part, malgré sa réticence à quitter l'Égypte, à une campagne contre le conquérant mongol Tamerlan, qui marche alors sur Damas. Le jeune An-Nâsir Faraj ben Barquq, inquiété par des rumeurs de révolte contre lui, abandonne son armée dans l'actuelle Syrie et retourne en hâte au Caire suivi d'un cortège de conseillers et d'officiers. Ibn Khaldoun reste avec d'autres dans la ville assiégée de Damas. C'est ici qu'a lieu, entre décembre 1400 et janvier 1401, la rencontre historique entre lui et Tamerlan, que l'historien relate en détail dans son autobiographie. Il est alors membre d'une délégation des citoyens de Damas envoyée auprès de Tamerlan pour lui demander d'épargner leur ville. D'abord fait prisonnier, il est libéré et s'entretient avec Tamerlan durant 35 jours. Le dialogue entre le conquérant et l'intellectuel touche de nombreux sujets et Tamerlan l'interroge de manière particulièrement détaillée sur les relations entre les pays du Maghreb1. Ce dernier lui rédige un long rapport sur la question, traduit dans un dialecte turc, considéré aujourd'hui comme disparu.
Ibn Khaldoun retourne au Caire au milieu du mois de mars 1401. Il y passe les cinq années suivantes, qu'il consacre à l'achèvement de son autobiographie et de son histoire universelle ainsi qu'à son activité de professeur et de juge. Il meurt un mois après sa sixième nomination au poste de cadi (25 ramadan 808).

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